Clique à clics : la déferlante Clemquicourt sur les réseaux sociaux
Depuis début 2024, une clique de jeunes créateurs de contenus emmenée par Clemquicourt développe une approche du trail axée sur le divertissement qui explose en popularité. Leur ascension fulgurante est critiquée par les pratiquants historiques, inquiets de voir leur discipline s’ouvrir plus que jamais au grand public, aux influenceurs et aux pubs.
Trois paires de fesses floutées surplombent une étendue infinie de sable ocre-rouge, alors qu’une voix off annonce : « Autant que je me souvienne, j’ai toujours rêvé de me foutre à poil dans le désert. » Voilà comment s’ouvre la dernière vidéo de Clément Deffrenne (Clemquicourt sur les réseaux sociaux), soit quarante minutes au cœur de la première édition d’un trail de 130 kilomètres à travers le désert marocain. En plus du sien, les deux autres postérieurs (dont la blancheur étincelante, même floutée, contraste superbement avec l’orange du paysage) sont ceux de Victor Guerdin et Thomas Siot. Trois membres d’une jeune clique formée autour de Clemquicourt qui, depuis 2024, réinvente l’approche du trail sur Internet à grands coups de blagues de caca, de montages absurdes, de performances et de longs formats chiadés dans des courses emblématiques. Leurs comptes cumulent des centaines de milliers d’abonnés et leurs contenus des millions de vues, leur popularité explose, leurs contrats avec les marques grossissent et ça ne plaît pas à tout le monde. Parce qu’avec eux le trail s’éloigne de l’image humble, marginale, réservée voire timide que des pionniers comme Kilian Jornet en avait façonné. Il se mêle de business, de pubs et de divertissement. Il s’exhibe. Il chambre. Et il cartonne.
« J’enfile un short, là, si tu veux tout savoir », lâche Clément Deffrenne, qu’on finit par avoir au téléphone après un mois de tractations. Agenda chargé oblige, l’interview aura lieu pendant son footing. Le Ch’ti de 26 ans, coupe mulet et courte moustache, tourne à environ 20 heures d’entraînement hebdomadaires, parler en courant ne lui pose pas de problème. On apprend qu’il est né à Beuvry-la-Forêt, dans le Nord, que son père fraîchement retraité était conducteur d’engins dans le BTP, sa mère prof des écoles, que lui-même ne s’est mis au sport qu’à seize ans et qu’il était « guez », c’est-à-dire à chier. Les études, ça va. École de commerce réputée à Lille, master en marketing du sport et des jeux vidéo, alternance à Carrefour, puis un poste de chef de projet dans une entreprise de jeux de société. « Kof, kof… j’ai avalé un moustique ! », s’interrompt Clément. Un moustique début avril, ce serait pas banal dans le Nord, mais le vingtenaire habite sur l’île Maurice avec sa compagne Léa Marszalek, rencontrée au lycée. Le couple s’y est installé en 2022, alors que Clément était encore en stage et avait le temps de « poncer la map« , soit « sillonner le territoire » en langage gaming. Parce que Clément a été « un énorme geek. Juste sur la Xbox, c’est 15 000 heures de jeu. Dofus [un jeu de rôle en ligne massivement multijoueur, ndlr], j’ose même pas y penser. Au collège, j’allais en cours avec deux heures de sommeil parce que je rouvrais le PC sous la couette. » Ce qui transpire dans son contenu.

Mettre le bouzin
Ses débuts dans la longue distance se font au Dodo trail, cinquante kilomètres et 3 500 D+ tout de même. Première course longue et premier TFL, blessure au genou typique du traileur, mais il tombe amoureux du sport. Un an plus tard, il s’inscrit à sa première Diagonale des fous (175 kilomètres et 10 500 mètres de D+) et crée dans la foulée son compte Instagram. Léa lui suggère le nom « Clemquicourt ». Adopté. En octobre 2023, il vient à bout de la course légendaire. La difficulté de ce premier ultra lui colle au passage une « énorme claque », et même il en « chie sa mère ». Mais grâce au contenu pré- et postcourse, il grapille 600 abonnés. Une montagne, à l’époque.
Deux mois passent sur un petit nuage qui finit par s’étioler. Le boulot l’emmerde, Clément ne supporte plus les huit heures quotidiennes assis devant un écran, il se remémore son père qui toute sa vie a ronchonné contre ses patrons. Et comme certaines de ses publications connaissent un petit buzz, en janvier 2024, il démissionne. Il a alors 3 000 abonnés, le métier d’influenceur trail n’existe pas. « Ma réflexion était que dans le foot, tu peux être Pierre Ménès et en vivre. Dans le vélo, pareil. Pourquoi pas dans le trail ? »
Peut-être parce que le trail est un sport monotone, répétitif et long, qui plus est ardu à filmer, vue l’inaccessibilité de certains sentiers. Pour le rendre plus vivant, Clément fait le choix de filmer l’ambiance des coulisses, qui se résume à tout un tas de conneries, vannes et autres guéguerres fraternelles que les coureurs partagent pendant les longues épreuves et les longs entraînements. « Il y a trois ans, je parlais pas mal du caca et les gens me traitaient limite de terroriste parce que ça ne se faisait pas à l’époque !, se marre-t-il. Ils ont fini par adhérer, parce que les problèmes gastriques arrivent à 100% des gens sur des courses. » Outre le caca, il y a (le pipi, certes) chez Clément une originalité du vocabulaire, composé de termes empruntés aux jeux vidéo et à d’autres champs. Par exemple « killcam » (se filmer en train de dépasser un concurrent), « tu vas péter » (façon de dire à quelqu’un qu’il ne tiendra pas l’allure), « être pleins phares » (être épuisé) et l’immanquable « bouzin ». Ce dernier mot lui vient d’un pote du collège qui gagnait sa vie en jouant au poker en ligne, et lui avait montré durant quelques jours comment faire en lançant dix tables en même temps. « Mettre le bouzin » était sa manière à lui de dire « faire tapis ». « Du coup, quand j’étais à Oman pour un trail la semaine suivante, je disais que je mettais le bouzin quand j’accélérais », explique Clément. Depuis, il n’a jamais revu ce pote. Mais l’expression est restée.
Le plus grand atout du Ch’ti reste peut-être sa banalité dans une discipline si exigeante que les athlètes la pratiquant sont vite assimilés à des extraterrestres. Lui est un bon gars typique, un mec au contact et au sourire faciles avec lequel on voudrait être pote. On le voit souffrir, faire le kéké dans une montée, mener, puis perdre l’avance durement gagnée en enchaînant trois pauses chiottes parce qu’il a englouti une pizza surgelée la veille de la course. L’identification à lui est naturelle parce que Clément apparaît « ultra normal », comme le dit le titre d’une de ses vidéos vue plus d’un million de fois, sur l’Ultra-trail de l’Océan Indien (UTOI, 224 kilomètres et 14 330 mètres de D+). Vidéo qui fait exploser sa popularité et qui s’ouvre, une fois n’est pas coutume, sur son séant nu.