Éric Judor & Freddy Gladieux : dialogue en absurdie
À travers leurs blagues subtiles (« Ramzy a un petit zizi ») et leurs profondes réflexions (« L’IA, ça fait tout aujourd’hui ! »), Éric Judor (qu’on ne présente plus) et Freddy Gladieux (41 ans, scénariste, influenceur, humoriste) font surgir des interrogations (réellement) pointues.
Parmi elles : pourquoi les comiques sont-ils réticents à voir des œuvres tristes ? Les contraintes algorithmiques permettent-elles encore aux YouTubeurs de créer un contenu suffisamment original ? Doit-on modifier son humour selon la plateforme sur laquelle on le publie ? Et surtout, quel masque porterait Éric s’il participait à un jeu de rôle libertin grandeur nature ?
Éric Judor : Bonjour Freddy. D’ailleurs c’est Frédéric ou Freddy ?
Freddy Gladieux : C’est vraiment Freddy. Mais tu as l’air déçu.
ÉJ : Oui, moi je préfère t’appeler Frédéric.
FG : Bon bah on part sur Frédéric !
ÉJ : Tes parents ont tout de suite décidé qu’il fallait raccourcir le prénom quoi, dès la naissance.Freddy Frédéric Gladieux : Ouais, ils ont dit Freddy. C’était déjà des gens des réseaux sociaux, ils savaient que tout irait vite.
ÉJ : Ah bah le Portugal, ils étaient super en avance sur tout. Ils sont portugais ou pas ?
FG : Non.
ÉJ : Ils sont pas portugais !?
FG : Si, ma mère. Mais je sens l’ironie quand tu dis que le Portugal est en avance sur tout.
ÉJ : Pas du tout. [Rires.]
FG : Alors ils sont en avance sur quoi là, en ce moment ? Parce que moi j’ai pas suivi l’actualité du Portugal.
ÉJ : Toi, tu ne suis pas l’actualité du Portugal !? [Rires.] Je te suis sur les réseaux, tu es tout le temps là-bas ! Je suis sûr que, comme tous les Portugais, tu t’y es fait construire une baraque, et c’est ta propre famille qui l’a construite.
FG : Nous, on ne fait pas construire. On construit. [Rires.]

Vous pouvez peut-être piocher une des cartes disposées devant de vous pour poser une première question ? Il y a une pile de questions sérieuses, et une pile de questions moins sérieuses.
FG : Bon, bon, première question.
ÉJ : Avant toute chose, merci Frédéric de prendre le temps de cet entretien.
FG : Et merci à toi Éric.
ÉJ : Frédéric, j’ai pioché une question sérieuse : « C’est quoi ton métier ? Personne ne sait comment tu gagnes de l’argent. » Est-ce que par exemple sur Mirador, ta chanson qui a fait 55 millions de vues sur YouTube, tu as pris de l’argent ?
FG : Je vais répondre très sérieusement : je suis nul en contrats. Donc non, pas tant.
ÉJ : Non mais en vrai, 55 millions de vues !
FG : Ouais, mais on est 4 sur le titre.
ÉJ : D’accord mais 55 divisé par 4, ça fait … 25 millions de vues chacun !
FG : C’est davantage le nombre d’écoutes que le nombre de vues qui compte.
ÉJ : Et sur les écoutes, tu prends rien ? La SACEM, tout ça ?
FG : Mais je t’ai dit, sur le contrat, moi j’ai fait signé… bref je suis hyper généreux. D’ailleurs quelqu’un veut ma veste ? Si je repars sans, ça me dérange pas. [Rires.]
ÉJ : Moi je veux bien, mais elle est un peu large, comme toutes tes fringues. [Rires.]
FG : C’est fou de faire une fixette sur ça. On voit son jogging à la caméra ? Constamment prêt à faire un tennis, lui.
ÉJ : J’adore ce sport, on va me juger pour ça ? [Rires.]
FG : Dès qu’il voit un espace vide, il dit : « Là, on pourrait mettre un petit filet ! »
ÉJ : Ou dès que je vois des murs en verre, je pense padel.
FG : Tout ne peut pas être transformable en padel, Éric.
ÉJ : Je reviens à ma question sérieuse. Tu te considères comme quoi ? Comique, scénariste, influenceur ?
FG : C’est la question qu’on me pose à chaque fois, premier degré.
ÉJ : Par exemple, tu dis que t’es quoi à tes parents ?
FG : Mes parents ne savent pas. Pour eux, je fais des blagues sur Internet.
ÉJ : « Tu fais beaucoup d’humour sur le wanadooweb. C’est plus facile ou plus dur que sur scène ? »
FG : C’est différent. Sur Internet, c’est modifiable. Sur scène, c’est figé, c’est plus dur, tu te lances quoi.
ÉJ : Internet, ça te permet de mettre un coussin entre le public et toi ?
FG : Oui, la scène c’est pas du tout la même chose. Et toi d’ailleurs, vous aviez parlé d’un retour sur scène avec Ramzy non ?
ÉJ : Ouais, on a envie.
FG : Et vous allez vous aider de quelqu’un ?
ÉJ : L’IA ?
FG : Ah ça, l’IA, ça fait tout aujourd’hui. [Rires.]
ÉJ : Allez, question ! [Il pioche une carte.]

ÉJ : »Qu’est-ce que tu as préféré entre la mise en rayons dans les supermarchés, la vente dans des boutiques de prêt-à-porter, la vente de téléphones, la livraison de colis et le poste d’agent de piste à l’aéroport de Roissy ? » Non, t’as vraiment fait agent de piste ?
FG : Ouais, je faisais les gestes sur la piste. Mais je guidais des avions qui transportaient des colis, pas des vrais gens. Donc on pouvait faire ça n’importe comment : si ça se crashe, c’est des colis, ça va. C’était bien hein !
ÉJ : Pourquoi t’as fait tout ça ? Quelles sont tes études ?
FG : Peut-être que j’avais besoin d’argent en fait, Éric ! Il est dans un autre monde lui ! Pourquoi j’ai fait ça ? Oh j’aimais prendre des bouteilles et les mettre en rayon. [Rires.]
ÉJ : Non mais excuse-moi, parfois, quand tu fais des supers études, tu fais d’autres genres de petits boulots.
FG : C’est vrai que tu mets le doigt sur quelque chose de très juste, j’ai pas fait de supers études. [Rires.]
ÉJ : Pourtant tu as un humour très malin, très intelligent, absurde.
FG : Très Brevet des collèges. [Rires.]
ÉJ : T’as un humour bac +2 quoi. Pas licence, quand même. [Rires.]
[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères n°23 : les humoristes]