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César Marchal le

Saint·e patron·ne

En plus de trente ans de carrière qui l’ont mené·e dans les clubs et festivals les plus prestigieux, Jen Cardini s’est imposé·e comme une figure incontournable de l’électro et une icône queer. Fondateur·rice de labels, de soirées, compositeur·rice et programmateur·rice, le·a tout juste quinquagénaire continue à jouer partout ses mixs charnels, qui évoluent avec les époques et dont déborde toujours son énergie de Petit monstre, le titre de son dernier EP.

Paris cuit dans son jus depuis cinq jours déjà, le thermomètre indique 36°C à l’ombre, les rues sont désertes, mais au FVTVR, sur le quai d’Austerlitz, des ventilos bruyants et des brumisateurs malingres tiennent poussivement en respect la canicule de ce 25 juin. Aux alentours de 16h, dans la moiteur sombre de la discothèque vide, Jen Cardini enchaîne les poses pour un shooting photo qui s’étire. Petit format vêtu d’un débardeur et d’un short qui laissent entrevoir peu de peau et beaucoup de tatouages, le·a DJ aux cheveux gris coupés courts affiche un sourire détendu et une énergie pas si diminuée par la fournaise. Iel se réjouit même à l’idée d’entamer un été de festivals qui lui fera sillonner l’Europe. Tous les trois jours, un nouveau pays, une nouvelle ville.

Combien de tournées comme celle-là a-t-iel déjà bouclées ? Beaucoup. Jen Cardini a 52 ans et une carrière quasi inégalable dans l’électro française, mais l’appétit des platines étant toujours intact, iel conforte chaque jour davantage son statut. “Saint·e patron·ne”, voilà comment le·a surnomme Ruddy Aboab, directeur de la radio Fip, qui l’avait programmé·e en 2004 au concert de clôture de la Marche des fiertés, à Paris. “Je me rappelle très bien de son arrivée, à la bourre, ultra stressé·e. Je le·a harcelais au téléphone, iel me disait qu’iel était à l’autre bout du boulevard, mais qu’iel courait pour arriver à temps.” Près de 50 000 personnes sont rassemblées place de la Bastille. Jen Cardini monte sur scène, pétri·e d’une trouille contagieuse. Ouvre le bal avec Italian Fireflies, de Black Strobe. Emporte la foule. Consécration.

Jen Cardini au club FVTVR, à Paris – 25 juin 2026 © Jules Lanzaro

L’événement l’a marqué·e : “Je suis queer, c’est toujours un honneur de clôturer une Marche des fiertés, en plus de cette ampleur. Et c’est un moment très important dans mon histoire d’amour avec Paris et les Parisiens. J’étais déjà connu·e via le Pulp, mais ça a fait grimper ma notoriété d’un cran.” Jen en effet était résident·e au Pulp, club historique fondé en 1997 par et pour les lesbiennes, prisé pour la diversité de son public, son absence d’élitisme et sa programmation avant-gardiste. C’était il y a presque trente ans. Trente années durant lesquelles iel a aussi été résident·e au Rex, à Paris, puis au Panorama Bar, une des scènes du légendaire Berghain, à Berlin, où iel emménage en 2010 et où iel passera plus de quinze ans. Trente années durant lesquelles iel se produit dans les plus grands festivals comme Glastonbury, Primavera ou Sónar, dans les clubs les plus courus comme K41, Basement ou Bassiani, dans des raves comme au Centre Pompidou. Trente années qui la voient fonder les labels Correspondant en 2011 et Dischi Autunno en 2017, puis les soirées Nightclubbing en 2020. Trente années marquées par un engagement sans faille en faveur des clubs, de la fête libre et des minorités. Ces trois choses étant indissociables.

Sexy, groovy, charnelle

Depuis trois ans, Jen Cardini habite à Lisbonne. Iel a sorti en mars 2026 l’EP Petit Monstre (Smiile Records), composé de trois morceaux : un titre original épuré, percussif, dansant, et ses deux variations. C’est son premier projet solo depuis les années 1990. Jen compose peu. Son succès, son plaisir, sa réputation viennent surtout de ses sets, inclassables tant ils diffèrent les uns des autres. En janvier 2026, dans le club londonien Section, iel balance ainsi une heure de house. Mais sur d’autres scènes, iel préfère la techno, l’ambiant, la trance ou l’acid… ou tout cela à la fois. Le 18 avril dernier, iel jouait pour The Lot Radio, à New York. La description de son set, écrite de sa main : “Comme d’habitude, un peu de tout : ça va de trucs chelous qui bipent à l’euphorie d’une rave.

À notre (sadique) demande, Ruddy Aboab s’est tout de même essayé à une définition du style Cardini : “Sa musique est sexy, dure, mais il y a toujours du groove pas loin. Elle est charnelle. Elle a ce qu’il faut de salace. Elle est aussi bien à Detroit qu’à Chicago, avec du Depeche Mode à l’intérieur et toujours une dose d’italo-disco. » Commentaire mi-flatté mi-amusé de l’intéressé·e : “C’est vrai, mais très 2010.” Depuis, les choses ont changé. Jen, selon rRoxymore, productrice et DJ qui le·a côtoie depuis ses années berlinoises, est en perpétuelle évolution : “Iel pourrait rester sur ses acquis, mais iel fait un gros travail de curation et garde un regard frais sur ce qui se crée. Iel est toujours à la pointe musicale, toujours ears on the ground.

Anne Pauly, écrivaine et cofondatrice des soirées Dyke Menopause, le·a décrit comme un “gros cerveau” et un “dévoreur d’univers”, doté d’une “jeunesse éternelle”, bref une sorte de “Dorian Gray, mais positif” : “Iel a une curiosité insatiable des gens comme de la musique. Iel veut toujours plus, des trucs stimulants, des trucs nouveaux.” Lorsqu’on l’interroge sur ses derniers engouements, Jen mitraille, citant pêle-mêle Trata Trax, Babatr ou Nick León. À croire que tout l’enthousiasme. Tout sauf la trance goa, un genre aux basses lancinantes et rapides, qui oscille entre 130 et 160 BPM. Et encore, iel n’y est pas totalement réfractaire : “Ça m’arrive d’en jouer des morceaux dépitchés à 90 BPM. En fait, à chaque fois que j’essaie de me restreindre à un style musical, je trouve que ce que je fais est moins intéressant. Et quand je me dis : “Fuck, je joue ça quand même !”, ça marche.

Jen Cardini au club FVTVR, à Paris – 25 juin 2026 © Jules Lanzaro

Sa longévité tient pour partie à cette faim de musique, à la fois ouverte à la nouvelle génération et étrangère à la nostalgie. “Le “c’était mieux avant” n’existe pas dans son vocabulaire, témoigne Emmanuelle Margry, sa manager depuis plus de deux ans. Alors qu’on comprendrait que des gens de sa génération le disent, parce que l’âge d’or de la house et de la fête libre semble plutôt derrière nous.” Elle tient, aussi, à son énergie inextinguible. “Je suis en contact avec des DJs vingtenaires, trentenaires ou quadra, qui ont cinq ans de carrière et qui me disent qu’ils ne supportent pas de tourner autant, parce que c’est hyper dur, qu’ils loupent des trucs, qu’ils sont fatigués… pourtant ils tournent moins que Jen, reprend Emmanuelle Margry. Iel est fait·e pour ça. Iel a énormément, énormément d’énergie et pas un grand besoin de sommeil, même si iel est parfois épuisé·e, parce qu’iel bosse toute la semaine en horaires de bureau, en plus de jouer le soir.” La solitude qui pèse tant à bon nombre de ses collègues, Jen s’en accommode. Même si certaines années, selon ses propres calculs, iel a passé 190 jours à l’étranger.

[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères N°25 : la fête.]

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