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César Marchal le

Jenny Letellier : rire & chanson

Remarquée pour ses parodies et personnages caricaturaux nés sur feu sa chaîne YouTube « Le Monde à l’Envers », créée en 2011 avec son ancien binôme Valentin Jean, Jenny Letellier cherche aujourd’hui une voie qui ne serait pas qu’humoristique, quelque part entre le cinéma, les réseaux sociaux et la musique. Itinéraire d’une « comique d’Internet ».

Les aguerris du télétravail l’auront remarqué depuis longtemps, il est possible de modifier l’arrière-plan des appels en visio pour s’incruster dans des décors corporate-friendly le temps d’une réunion de boulot. Plutôt que de contempler votre sale tête sur fond d’étendoir à fringues, vos collègues contemplent donc votre sale tête sur fond de bibliothèque immaculée (pour faire studieux), ou de salon moderne et lumineux (pour faire sérieux), ou de plage paradisiaque (pas recommandé). Ce 5 décembre, Jenny Letellier s’est manifestement laissée tenter par la dernière option. À l’écran, la comédienne apparaît assise à une table en bois au sommet d’une petite butte couverte d’herbe verte. En contrebas, des palmiers, puis le sable, puis la mer. À bien y regarder, c’est même trop réaliste, ses cheveux blonds sont ébouriffés par le vent, on entend le doux fracas des vagues… « Je suis à Ko Phayam, une île au sud de la Thaïlande, dit la cofondatrice avec Valentin Jean de feu la chaîne YouTube humoristique « Le Monde à l’Envers », qui compte 4 millions d’abonnés. C’est très stylé. »

Jenny Letellier à Bangkok © Alexandre Gaudin

D’accord, mais… « Qu’est-ce que j’y fous ? Bah j’ai arrêté « Le Monde à l’Envers » il y a un peu plus d’un an, et après avoir été en duo pendant autant d’années, se retrouver seule est compliqué. Et j’ai eu une année de merde, j’ai été malade, je me suis fait opérer, enfin… que des enchaînements nuls comme ça. Au bout d’un moment, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je parte, parce que je ne savais plus du tout ce que je voulais faire de ma vie. » Alors, pour « se retrouver » et renouer avec une envie de rire qui s’émoussait, Jenny s’est lancée avec son mec, un musicien un peu paumé lui aussi, dans un long voyage introspectif en Thaïlande et en Indonésie. Comme un point d’étape avant de choisir son nouvel itinéraire professionnel, qui devrait filer quelque part entre la comédie, les réseaux sociaux, la musique et le cinéma.

La fin d’un cycle

Sa dernière vidéo avec son binôme du « Monde à l’Envers », publiée en septembre 2024, s’intitule « Faites-nous rire » et a quelque chose de prémonitoire. C’est un court-métrage d’une quinzaine de minutes mettant en scène un duo de comiques (nommés Scarlett et Fino en référence à Shirley et Dino, et incarné par Jenny et Valentin) qui en a marre, malgré le succès de ses spectacles, d’être toujours enfermé dans le même rôle. Leur tentative de s’extirper de ce carcan par le biais d’un projet de film sérieux ne rencontre aucun enthousiasme. Après un rendez-vous infructueux avec un producteur, Scarlett (Jenny) se lamente : « C’est trop injuste, non ? On fait nos scènes et nos spectacles depuis des années, on n’a jamais rien demandé à personne, et là on demande un coup de pouce pour faire notre film, on se prend des vents ! Franchement, je sais pas si on doit continuer. » Écho douloureux à une tentative réelle du « Monde à l’Envers » de lancer son propre film en 2021. Tentative avortée quand leur campagne de financement participatif, arrivée à son terme, n’atteint que 90 000 euros de dons sur un objectif de 500 000 euros. À l’époque, Jenny et Valentin avaient réussi à dépasser cet échec. Le court-métrage « Faites-nous rire », lui, se clôt sur la séparation du duo fictif.

Six mois plus tard, en mars 2025, Jenny publie sur son compte Instagram un message sans équivoque : « J’ai pris la décision d’arrêter toute collaboration et de quitter la société du Monde à l’Envers non pas à cause de différends artistiques, comme beaucoup peuvent le penser, mais parce que je ne me retrouve plus dans les valeurs humaines et morales que l’on avait établies au début de notre duo. C’était pour moi très dur de passer à autre chose après avoir créé cette chaîne, toutes ces années à vivre de ma passion entourée de mes amis. C’est une page qui se tourne. Je compte continuer à essayer de vous faire rire sur ce compte, à développer mes projets en tant que comédienne et aussi dans la musique. » Elle ne souhaite pas s’étendre davantage sur les raisons de cette séparation. Contacté, Valentin Jean préfère lui aussi ne pas s’exprimer.

Jenny Letellier, à Bangkok © Alexandre Gaudin

La séparation du duo acte un bouleversement majeur dans la vie de Jenny Letellier, la chaîne YouTube « Le Monde à l’Envers » regroupant la grande majorité de ses créations sur les quatorze dernières années. Quand ils la fondent en 2011, Jenny et Valentin ont respectivement 16 et 18 ans et sont alors lycéens en option théâtre dans un établissement situé à Alençon, en Normandie. Jenny s’ennuie et galère en cours, vit l’obtention du bac comme une libération, puis file en fac de lettres au Mans, parce que … « Je ne sais pas du tout pourquoi, glousse-t-elle. Je suis très mauvaise en orthographe, je n’aimais pas trop lire à l’école, mais je suis allée là-dedans. » Ce choix par défaut a au moins l’avantage de lui laisser du temps pour réaliser ses vidéos.

À cette époque, Valentin et elle font partie des YouTubeurs pionniers en France, à l’instar d’autres créateurs comme Cyprien (chaîne lancée en 2007), Squeezie (2011) ou Mister V (2008). Ados et pionniers, cela implique qu’ils sont amateurs dans la mise au point des scénarios, dans l’écriture des dialogues et dans la réal’, et donc que leurs premières productions, comme celles de leurs pairs par ailleurs, ne sont pas extrêmement chiadées. Qu’importe, YouTube est une friche dans laquelle ils s’ouvrent une voie humoristique, à grand renfort de parodies d’émissions télé, mais aussi de courts métrages, web-séries et bêtisiers.

[Cet article est à retrouver en intégralité dans Sphères n°23 : les humoristes]

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