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Hélène Musca le

La guerre des mondes

Course associative née en 2004 et défendant une approche artisanale du sport, le Trail du Ventoux est contraint de partager les pentes du Géant de Provence avec l’UTMB Group depuis 2024, année où le colosse du trail mondial a racheté une petite course non loin : le Grand Raid Ventoux. La cohabitation forcée entre ces deux mondes dessine en creux les mutations d’une discipline en plein essor, qui se professionnalise à grande vitesse.

« Je ne sais pas pourquoi je m’inflige ça. » Les jambes marbrées par le froid, Maël, 32 ans, tire sur son short pour se protéger de la morsure du mistral. Il est 4h20, la nuit est dense et glaciale. « On repassera, pour le réveil en douceur. » À la lumière de sa lampe frontale, l’ingénieur parisien trottine dans les rues désertes de Bédoin (Vaucluse) jusqu’au Domaine des Florans. Le petit village-vacances au pied du Mont Ventoux a des airs de camp militaire avant la bataille. Ici, un coureur passe nerveusement en revue ses munitions : sept gels énergétiques, deux flasques d’hydratation et quelques tranches de saucisson. Là, deux amies s’étirent les quadriceps en discutant stratégie : « Souviens-toi : petites foulées, grande victoire. »

À 4h45, un coup de feu déchire la nuit, et les coureurs du 75 km se lancent à l’assaut des 1909 mètres d’altitude du Ventoux : la 24e édition du Trail du Ventoux – Au Vieux Campeur est lancée. Née en 2004 sur les versants du Géant de Provence, cette course est l’un des trails historiques français. À l’heure où la discipline connaît un essor spectaculaire – plus de 1,4 million de pratiquants, soit deux fois plus qu’il y a dix ans -, elle incarne toujours l’esprit de ses origines : « C’est une compétition qui a su rester traditionnelle dans un univers qui s’industrialise très vite », souligne Simon Lancelevé. Le sociologue spécialiste des sports d’endurance et auteur de La Quête : dans les coulisses de la Chartreuse Terminorum (De Boeck Supérieur, 2025) y a participé trois fois. « Grâce à ses parcours exigeants, elle attire de très bons coureurs : il va y avoir de la bagarre ! »

Sur ce sommet, la formule n’a rien d’un cliché. Point d’arrivée mythique du Tour de France, il a été le théâtre de quelques-unes des plus grandes batailles du cyclisme, comme le duel d’anthologie entre Armstrong et Pantani en 2000. Ce week-end, 5500 traileurs vont à leur tour tenter de le conquérir. Mais en creux, une autre bataille se joue sur les pentes du Géant : celle qui oppose le Trail du Ventoux au Grand Raid Ventoux, passé sous la bannière de l’UTMB Group en 2024. Cette année, les deux événements ont lieu à moins d’un mois d’écart. Le premier part de Bédoin, sur le versant sud du massif. Le second, de Malaucène, sur son versant nord. À vol d’oiseau, les deux villages sont distants de 12 kilomètres. Mais la ressemblance entre ces deux voisines s’arrête au sommet qu’elles partagent.

Lors de l’édition 2026 du Trail du Ventoux. © Xavier Waerzeggers

David contre Goliath

Côté sud, le Trail du Ventoux est une course associative pilotée depuis 23 ans par des bénévoles : ses fondateurs, Serge Jaulin et Christine Grouiller, et leur beau-fils, Stanislas Réchard. Malgré plus de 3000 coureurs sur liste d’attente cette année, elle refuse de grandir davantage pour préserver son côté « authentique et familial ». Ouverte à tous sans exigence de niveau, elle fait vivre la culture du trail du début des années 2000 : « On ne veut pas être une grosse machine, assure Serge Jaulin, 72 ans. Notre priorité, c’est de créer un événement à taille humaine, qui soit convivial et respectueux de la montagne. »

Côté nord, l’UTMB Group est le plus gros circuit de compétition d’ultra-trail au monde : ses 65 événements (les « World Series ») dans 47 pays ont rassemblé 170 000 participants l’année passée. Il s’est structuré autour de l’Ultra-Trail du Mont Blanc (UTMB), créé en 2003 à Chamonix par Catherine et Michel Poletti. Aujourd’hui adossé au géant américain de l’endurance Ironman, cet empire a généré 30 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et revendique une envie de « développer le trail dans la bonne direction » : « C’est une discipline jeune, qui a besoin de se professionnaliser pour continuer de se développer, et nous avons un rôle à jouer dans cette structuration », détaille Florian Lamblin, directeur exécutif international de l’UTMB Group.

Le destin du Grand Raid Ventoux illustre bien sa force de frappe. Organisée par une amicale de pompiers, cette petite course dans les dentelles de Montmirail rassemblait en moyenne 400 participants. Sa première édition sous le label UTMB en 2025 a été courue par plus de 3000 personnes venues de 46 pays différents, avec une diffusion vidéo en live, des dizaines d’athlètes élite au départ… et des dossards deux à trois fois plus chers que ceux du Trail du Ventoux (40 à 253 euros contre 17 à 77 euros). « Cette histoire, c’est David contre Goliath », résume Olivier Bessy, sociologue du trail et auteur de 20 ans d’UTMB – De la construction du mythe à l’incarnation d’un avatar de l’hypermodernité (Cairn, 2024). « L’hégémonie absolue de l’UTMB lui permet d’imposer un modèle de course hypermoderne contre lequel les petites associations locales ont du mal à lutter.» Une « légende urbaine », selon le groupe Poletti : « On ne tue pas les organisations indépendantes, on stimule au contraire l’écosystème local en offrant une visibilité internationale au territoire. Sans compter que beaucoup de coureurs qui n’obtiennent pas de dossard chez nous finissent par s’inscrire dans leurs épreuves !»

À Bédoin, l’arrivée d’un tel mastodonte dans la vallée a été un choc : « Ils ont des méthodes de cow-boy : tout s’est fait de manière opaque, sans aucune concertation au niveau local, raconte Stanislas Réchard, 56 ans. On a appris la nouvelle à 22 heures, la veille du communiqué officiel. » Les deux camps se sont tout de même rencontrés quelques semaines plus tard, mais rien n’y fait : « Nos valeurs sont à l’opposé des leurs, nous ne parlons pas le même langage. » Depuis, les organisateurs assurent « être passés à autre chose » : « On n’arrive pas à satisfaire la demande de dossards, donc il y a de la place pour tout le monde, tranche Serge Jaulin. Si les coureurs ont envie d’un trail authentique qui ne les prend pas pour des pompes à fric, ils savent où nous trouver. On ne se laissera pas impressionner. »

Preuve de cette combativité, l’édition 2026 a été étoffée – même si les organisateurs démentent toute relation de cause à effet avec la présence de l’UTMB Group sur le versant voisin. Aux cinq courses habituelles (11 à 75 kilomètres) ont été ajoutés les championnats de France de trail le dimanche – « une manière de rendre au territoire ce qu’il nous a donné »– et une épreuve inédite d’endurance sur 24 heures, portée par Sébastien Raichon, vainqueur de la Spine Race 2026 (431 kilomètres en plein hiver et sans assistance à travers l’Angleterre).

Sur la pelouse des Florans, les départs se suivent et se ressemblent : un clapping sur une musique dramatique, des coureurs qui piétinent d’impatience, et enfin, une grande cavalcade pleine d’adrénaline. « Ma fille est partie trop vite, c’est l’effet de groupe, ça », peste Hervé. Le Marseillais de 53 ans plie bagage pour monter jusqu’à l’un des points de ravitaillement accessibles au public – dites « ravito » si vous ne voulez pas avoir l’air d’un novice. « C’est là-haut qu’il va y avoir du spectacle, maintenant. »

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Collection Sphères
Les traileurs
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