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César Marchal le

Mec plus ultra : Mathieu Blanchard répond à l’écrivaine Cécile Coulon

À travers les questions de l’écrivaine et coureuse Cécile Coulon, le plus célèbre traileur français aborde la solitude du coureur de fond et la place de la douleur dans notre société, remet en cause la platitude des fesses de coureurs, se plaint des odeurs camphrées sur les lignes de départ ou évoque son lien aux histoires, si fort qu’il se demande parfois durant ses courses comment il les racontera.

Pourquoi continuez-vous à courir ?

La raison est très philosophique : j’aime ça, tout simplement ! [Rires.] J’aime ça comme j’aime manger un carré de chocolat le soir, après le repas, dans mon canapé. On cherche parfois des raisons profondes pour trouver une explication valable à ce geste banal et débile qu’est mettre un pied devant l’autre, à un rythme un peu plus élevé que la marche. Mais vraiment, je suis allé très loin dans la réflexion, et après dix ans d’expérience, honnêtement, j’aime aller dehors et ça me fait tout simplement du bien.

Dix ans d’expérience, justement, c’est plutôt peu par rapport aux autres athlètes professionnels. Pourquoi vous êtes-vous mis si tard au trail ?

C’était une surprise de la vie, j’ai commencé très tard tout simplement parce que je ne connaissais pas le trail. Je viens de ce qu’on appelle les « sports extrêmes » parce qu’à la base, le sport était pour moi une recherche de plaisir à travers l’adrénaline. Donc je faisais du kitesurf, du snowboard, de la plongée sous-marine, de l’apnée… Plus jeune, j’ai fait quelques sports de balle aussi. Pour moi, les sports d’endurance étaient plus une punition qu’un plaisir. D’ailleurs, quand on faisait une bêtise à l’école ou au club de foot, il fallait faire des tours de stade en courant.

Qu’est-ce qui vous a décidé à vous y mettre ?

Au début, c’était un choix de santé, je voulais me reprendre en main après quelques années de fête. On sait ce que c’est, les études ! [Rires.] Je partais de très, très loin, au point que j’étais essoufflé quand j’allais courir un kilomètre, ou quand il fallait monter des marches. 

Qu’est-ce qui s’est passé entre cette période où vous couriez pour vous remettre en forme, et la période actuelle, où vous courez pour être champion du monde ?

Je me suis pris au jeu. J’ai commencé à ressentir de manière très concrète, de manière drastique même, que mon corps évoluait. Jour après jour, je devenais plus fort, plus endurant, et je me suis dit : « Jusqu’où je peux aller comme ça ? » Donc je me suis intéressé à la course plus sérieusement, et j’ai découvert qu’il y avait beaucoup plus de courses que ce que j’imaginais.

J’habitais en Amérique du Nord à l’époque, à Montréal, au Québec. Or là-bas, il y a de très grands marathons dans un rayon de 10 heures de route en voiture : ceux de New York, Boston, Philadelphie, Washington, Chicago… Je me suis dit que ce serait mon nouveau projet. Que dans les prochaines années, j’essaierai de courir ces marathons-là. J’ai commencé à aller sur les sites web, à cliquer pour acheter des dossards. Dès que j’en prenais un, ça créait en moi l’envie folle de m’y préparer correctement. C’était comme un jeu de me voir évoluer moi-même, et c’est comme ça que je me suis mis à structurer un petit peu plus ma pratique.

J’ai donc commencé à courir sur route, et j’ai découvert le trail plus tard, par hasard aussi, quand un ami m’a invité à une course. Ça a été un coup de foudre, au même titre qu’on peut vivre un coup de foudre amoureux.

© Frankie & Nikki

Est-ce que le fait de partir dans les premières lignes, et donc d’éviter les odeurs corporelles des concurrents, a joué dans votre décision de devenir coureur élite ?

[Rires.] Malheureusement, l’odeur est parfois plus forte au départ qu’à l’arrivée, parce que les coureurs se mettent toutes sortes de crèmes. Et même en étant devant, on sent de très fortes effluves de camphre, de déodorant, de parfum… Le tout donne une sorte de pot-pourri qui est franchement désagréable.

On sait qu’il y a beaucoup de troubles du comportement alimentaire (TCA) chez les athlètes d’endurance et d’ultra-endurance. Quel est votre rapport actuel à l’alimentation ?

Je suis athlète pro, je mange régulièrement avec des athlètes pro et des athlètes amateurs, et je vois tous les jours des comportements qui s’apparentent à des TCA. En fait, les sports d’endurance sont un terrain favorable à leur développement parce que le poids y est un facteur de performance : plus on est léger, plus on va vite… mais seulement jusqu’à un certain point.

Passée cette limite, on entre dans une zone délétère pour la santé. On va commencer à avoir des troubles énergétiques, et certains systèmes du corps vont totalement s’écrouler. Par exemple, la santé tissulaire, avec les os qui vont commencer à se casser, ce qu’on appelle les fractures de stress. Les fonctions de reproduction s’éteignent aussi. C’est plus dur à voir chez les hommes, même si on ressent des baisses de libido et qu’on observe des taux de testostérone qui évoluent mal dans les prises de sang. Chez les femmes, c’est plus clair parce que leurs règles permettent d’identifier rapidement un désordre. Ceci dit, j’ai déjà vu des femmes qui, malgré le fait qu’elles deviennent aménorrhées à un âge où elles ne sont pas censées l’être, continuent à appuyer trop fort sur l’accélérateur.

Je pense que c’est le genre de troubles qu’il faut savoir repérer de manière individuelle, mais qu’il faut savoir aussi repérer de l’extérieur. En tant qu’athlète, il ne faut pas hésiter à discuter avec les personnes dont on suppose qu’elles rentrent dans cette dynamique.

Ça vous est arrivé ?

Non, parce que j’ai le problème inverse : j’ai un très gros coup de fourchette. [Rires.] Je suis un ventre sur pattes. J’ai faim du matin au soir et je ne me prive pas. J’essaie juste de faire attention à la qualité des aliments que je mange, mais je mange énormément.

Ça ne génère pas de culpabilité chez vous ?

J’ai compris aujourd’hui que je préfère être un petit peu plus lourd, ne pas être blessé et avoir une longue carrière plutôt que l’inverse. Et pour ça, il faut un bon coup de fourchette. On peut aussi, et ça se respecte, être un athlète qui ne veut pas simplement performer, mais ultra-performer sur une échelle de temps plus courte, et donc prendre des risques.

Là, on ne parle pas forcément de TCA. On peut adopter des comportements sportifs au quotidien pour surperformer, au risque de tirer un petit peu trop sur la machine et de réduire la durée de sa carrière. Ce n’est simplement pas la philosophie que j’adopte aujourd’hui.

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Collection Sphères
Les traileurs
20 €
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