Suréquipés
En trente ans, le trail est devenu une discipline à la fois si pratiquée et si tendance que l’on croise en plein Paris des coureurs suréquipés. Illustration dans cette série mode.
Photographie : Aliocha Boi / Stylisme : Céline Laviolette / Modèles : Lisa Louis Fratani (Identity Models) & Gabriel Timba (Elite Model) / Casting : Océane Lucas / Maquillage : Ludivine François / Coiffure : Yili Dong.
Ils ont une casquette ultra légère, des lunettes réfléchissantes, des chaussures à deux cents balles, un gilet d’hydratation dernier cri avec 36 poches stretch et une veste à la fois imperméable et respirante, mais ils courent à Montmartre, sur les quais de Seine ou aux Buttes Chaumont, parc certes charmant mais dont le périmètre total n’atteint que 2,5 kilomètres et le point le plus élevé, 103 mètres. Ils sont suréquipés. Et en même temps, tendance.
Car le trail est à la mode dans les deux sens du terme. Premier sens : courir longtemps en extérieur est devenu cool, voire commun, la France comptant aujourd’hui douze millions d’adeptes dont plus d’un million de traileurs. Les clubs de running fleurissent partout. Les géants du sport comme Nike, Adidas ou Decathlon se ruent sur le marché. Quant aux équipementiers phares comme Salomon (propriété du groupe Amer Sports) ou Hoka (propriété du groupe Deckers), ils affichaient en 2025 une croissance à deux chiffres, ont ouvert leurs propres boutiques à Paris et dépassent depuis quelques années le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Du montagnard passionné d’excursion dans les années 1990, le profil type du traileur a muté en celui du citadin cadre libéral de trente ou quarante ans, pas trop gêné par la sérieuse dépense que demande la discipline.

Sérieuse, c’est le moins qu’on puisse dire. Selon le traileur et créateur de contenu Clément Huriez, le budget d’un amateur pourrait approcher les 6000 euros annuels, investis en chaussures (très souvent deux paires par an), textile, montres connectées, lampes frontales, nutrition et en dossards. Sachant que les deux tiers des traileurs participent à au moins quatre courses par an et que le prix desdits dossards oscille entre 100 et 400 euros, sans compter les frais de déplacement et d’hébergement, ça grimpe vite. Comme Kilian Jornet.
Outwear et gorpcore
Deuxième sens : le trail est devenu fashion. Sa première incursion dans l’univers lifestyle pourrait légitimement être datée en 2006, lorsque Salomon, firme née en 1947 à Annecy et déjà détentrice d’une solide réputation technique, commercialise la « Speedcross », première paire de trail de la marque vendue en plusieurs versions et bestseller historique. En 2015, le concept store parisien The Broken Arm met en vitrine la « Snowcross », une dérivée de la « Speedcross ». Elle détonne parmi le reste de la sélection et conquiert bientôt des fidèles. Hoka (alors Hoka One One), née en 2009, à Annecy elle aussi, suit de près.
Les deux marques (et d’autres comme The North Face, Patagonia, Rossignol ou Arc’teryx) bénéficient dès 2015 de la montée en puissance du courant outwear, qui consiste à afficher en ville son amour des grands espaces sauvages à travers des vêtements techniques. Courant qui prend de l’ampleur pendant la pandémie de Covid, le dehors devenant l’objet des désirs les plus fous après le confinement. Et qui prend une coloration plus spécifiquement montagnarde avec la montée en puissance du gorpcore, contraction des mots « gorp », acronyme de good old raisins and peanuts, c’est-à-dire le cocktail de fruits secs chéri des coureurs longue distance, et « core », le cœur.

Depuis ces premiers pas, les collections lifestyle se multiplient, et colonisent les grandes villes. Salomon collabore entre autres avec Margiela, Comme des garçons ou encore le créateur Boris Bidjan Saberi, Hoka avec Engineered Garments, le créateur Junya Watanabe, ou la designer new-yorkaise Nicole McLaughlin, experte de l’upcycling. Dans leur sillage, des marques comme On ou Satisfy, cette dernière assumant un positionnement à cheval entre running et mode pointue, se font une place. Elles sont exposées en plein centre-ville, dans des boutiques spécialisées ou des concept stores comme Centre Commercial, qui ouvrait justement en 2025 une annexe dédiée au outdoor. Et les chaussures de trail apparaissent soudain aux pieds de célébrités comme Rihanna (qui plus est lors de son show au Superbowl en 2023), Drake, Lewis Hamilton, Emily Ratajkowski, Hailey Bieber ou A$AP Rocky… et aux pieds d’inconnus qui sillonnent les Buttes Chaumont.
C’est pour traiter de ce suréquipement incongru que la styliste Céline Laviolette et le photographe Aliocha Boi ont pensé cette série mode gentiment satirique. Les coureurs, placés dans des décors typiquement urbains, y apparaissent prêts à affronter le Mont-Blanc. Et mieux sapés que jamais.